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Mon rêve de Finlande
“ Ornithorynque ” est le mot de la langue française que je préfère. Ne me demandez pas pourquoi, je n'en sais fichtrement rien. Voilà un autre mot que j'aime bien, fichtrement. Dans ces questionnaires censés dévoiler votre personnalité à vos amis, on vous demande “ Quel est ton plat préféré ? ” ou encore, “ Quel est ton film préféré ? ”, et bien la question “ Quel est ton mot préféré? ” n'y est quasiment jamais ! N’est-on pas censé avoir un mot préféré ? Le mien, depuis quelques temps, est ornithorynque. J'en ai décidé ainsi après l'avoir entendu dans un film. Un soir même, alors que mes amis avaient organisé une soirée réunissant tout un beau petit monde, je me suis amusée à le placer dans une conversation. Cela n'a pas été aussi difficile que je le pensais. C'est vrai, j'ai eu de la chance, je suis tombée sur un amoureux des animaux, fervent défenseur de la nature, et qui connaissait tout de la reproduction des ornithorynques. Depuis, j'aime toujours autant le mot, et je connais en plus leurs manières coquines. C'est dans ces cas là que l'on se sent beaucoup plus intelligents.
Il m'est bien arrivé de réfléchir à la raison pour laquelle ce mot me plaisait tant, et je pense que c'est parce que je le trouve poétique. Prenez par exemple le mot radiateur, c'est très vilain non ? Vous imaginez un poème de Rimbaud avec “ radiateur ” dans un vers ? Un autre exemple : anticonstitutionnellement. Le mot le plus long de la langue française. Heureusement qu'on n'en a pas l'utilité tous les jours ! Il contient autant de lettres que l'alphabet tout entier ! Vous trouvez ça humain ? Imaginez un étranger qui apprend le français. Vous croyez vraiment que ces mots-là vont lui donner le goût de notre langue ? C'est vrai qu'elle est belle, mais il y aurait bien certains mots à bannir, ou tout du moins à modifier quelque peu...
J'ai déménagé à Helsinki voici près de huit mois. La Finlande était mon rêve de toujours. Peut-être parce que c'est la patrie du Père Noël ? Je ne l'ai pas encore vu, mais je ne désespère pas. J'enseigne le français aux petits finlandais qui espèrent tout connaître de cette langue. Mais anticonstitutionnellement n'est pas au programme. Ornithorynque non plus d'ailleurs. Il n'y a rien de tel que de vivre dans un pays pour en apprendre la langue. Avant de partir de mon Béarn natal, je n'avais pas supposé apprendre le finnois, mes bribes d'anglais étant suffisantes pour me débrouiller quelques jours dans un pays. Je suis revenue de mon premier voyage en Finlande avec un finnois encore peu élaboré dans mes bagages : bonjour, au revoir, merci… Mais plus mes projets prenaient forme, plus il me fallait en apprendre. J'étais proche d'obtenir mes diplômes, et ainsi mon rêve d'enseigner là-bas allait peut-être enfin se réaliser. J'avais d'abord pensé enseigner en France, être professeur pour nos chères têtes blondes. J'adorais les enfants et je me voyais parfaitement leur chantonner petit papa Noël ou leur apprendre à écrire leur prénom. Seulement la Finlande restait une idée fixe. Pas plus que l'ornithorynque, je ne sais pourquoi je préfère ce pays plutôt qu'un autre. Quand j'ai chaud, je deviens de suite rouge, et je préfère me cacher sous un gros pull plutôt de que dévoiler mon anatomie sous un simple débardeur. Ces raisons étaient déterminantes dans mon choix pour les pays du Nord. Mon sud-ouest allait me manquer, mais la tentation du départ était trop forte. Peut-être que ma vie était là-bas, peut-être que non... mais comment le savoir en restant chez moi ? Je n'étais pas heureuse ici. Enfin, si je l'étais, mais il me manquait quelque chose. J'avais la sensation de ne pas être à ma place. La mode me déprimait, les gens me rendaient nerveuse, tout me semblait stupide, futile, inutile. Et je n'avais qu'un refrain en tête, celui qu'une fois ailleurs, une autre vie commencée, tout irait beaucoup mieux. Je pensais sincèrement trouver là-bas ce que je n'avais pas ici. Je vivais chez mes parents, de vrais autochtones. Ils ne sont jamais partis, et la moindre escapade est une véritable aventure. Mon frère lui-même, à trente-cinq ans, vivait toujours chez nous, célibataire. Cela aussi me déprimait. Les relations hommes-femmes devaient-elles nécessairement se passer mal ? D'un point-de-vue féminin, les hommes sont pour la plupart des rustres machos, et ceux que l'on voudrait pour soi sont forcément déjà pris. D'un point-de-vue masculin, je suppose que nous paraissons très compliquées, à tout vouloir et ne finalement rien accepter. Est-ce qu'ailleurs ce serait différent ? Je me désolais de plus en plus de ce qui se passait autour de moi. Les magasines nous parlent de sport, de régime, de beauté, et si vous n'êtes pas comme les filles qui en font la couverture, vous devez suivre tout ce qui est dit dedans. L'ordonnance de votre médecin est un vrai plaisir à côté. Seulement le problème, c'est que telle semaine on vous dit de ne pas manger de sucres, gâteaux, chocolat et autres desserts, et que la semaine suivante, on vous rappelle qu'il faut manger de tout, seule la quantité compte. D'ailleurs, pourquoi toutes ces bonnes choses s'appelleraient-elles douceurs si elles n'avaient pas un bon côté ? « La gourmandise est un vilain défaut », pensez-vous que ce soit le pire ? C'est un péché capital qui me classait parmi les « grandes tailles » . La société s'obstinait à trouver des termes charmants tels que rondeurs, ou alors plus médicaux comme surpoids... mais ce n'est pas pour autant qu'elle nous acceptait. Être hors-norme, c'est à dire ne pas rentrer dans une taille 36/38, avait bien des désagréments. Les seuls moments où j'arrivais à être réellement à l'aise étaient rares et l'envie de me cacher quasi permanente. J'aimais le contact des gens, je n'avais aucun problème pour aller à la faculté, mais sortir en boîte de nuit était un vrai calvaire. Les seules sorties que j'ai acceptées étaient à l'occasion du nouvel an. Ce sujet était pour moi un vrai tabou. S'il m'arrivait de l'évoquer, parfois, la discussion coupait vite au cours. D'une part, parce que je ne voulais pas m'engager dans une conversation où j'avais forcément tort, et d'autre part, parce que j'en ressortais toujours plus malheureuse. On me disait à chaque fois “ Roooooooh, mais non... ” . La personne en face ne comprenait rien. Elle ne pouvait rien comprendre. Et plutôt que m'entendre dire que j'avais tort, je préférais me taire. Une de mes amies m'a d'ailleurs dit un jour : “ Si tu continues comme ça, c'est chez un vrai psy que je vais t'envoyer ! ” Lui écrire était une thérapie, un défouloir. Elle habitait Toulouse alors que j'étais à Pau, et notre correspondance assidue durait depuis trois ans. A chaque fois, autant elle que moi, on se sentait nettement mieux après avoir écrit tout ce que l'on avait sur le coeur. Tout y passait, des prises de bec avec les parents à nos coups de coeur, des profs aux amis de classe. On se disait tout. Et elle était la seule à savoir tout de moi. A la fin de ma première vie, je ne considérait que deux personnes comme des amies : celle de Toulouse, et ma professeur de piano. L'une avait mon âge, l'autre la cinquantaine. Elles me donnaient chacune leurs avis, leurs idées, et souvent elles se rejoignaient dans leurs propos, sans le savoir. Mon rêve de Finlande, elles en avaient entendu parler toutes les deux. Et si la première n'y croyait pas trop, la deuxième me poussait dans cette voie.
J'avais plein d'autres amis, surtout des amies d'ailleurs, et c'est douloureux à dire, mais même si je les aimais énormément, aucun n'était suffisamment ami pour que je lui raconte tout cela. Certains étaient très proches, d'autres s'étaient éloignés, mais aucun n'a jamais su. A quoi bon le dire? J'avais droit aux récits amoureux des uns, aux doléances des autres... Je les écoutais, prodiguant ici un conseil, donnant là mon avis, mais jamais ils ne m’ont vue telle que je suis. Je les ai toujours leurrés, leur montrant ce qu’ils voulaient voir : une fille optimiste, souriante, et toujours de bonne humeur. Je n’ai jamais eu de problème jusque là, j’y suis toujours arrivé. J’ai réellement été cette fille là jusqu’au lycée, où je devenais optimiste pour tous sauf pour moi-même. Quant à la faculté, elle m’a rendue plus têtue, plus mordante. La dernière année a été la plus dure pour moi. Ma patience venait-elle à son terme ? L'approche des vacances de Noël ne me rendait pas plus pacifique. Voilà trois ans ou plus que je partageais leur classe, et je ne pouvais plus les voir. Chacun de leurs gestes, chacune de leurs paroles m'énervait. Les même sujets revenaient toujours dans nos conversations, et les critiques sur les uns et sur les autres m'échauffaient les oreilles. Découvrir que je n'étais pas la seule à penser cela a été mon seul réconfort pour cette fin d'année. Noël n'allait pas m'amener de billet pour la Finlande, mais l'idée ne me quittait pas pour autant. La période des fêtes de fin d’année a toujours été celle que j’ai le plus aimé. L’odeur du sapin, décorer la maison, bien s’habiller pour la messe de minuit… J’avais, depuis toute petite, l’habitude de me lever très tôt pour voir le sapin illuminé avec tous les cadeaux autour. Les couleurs dansant aux lumières clignotantes, les petits personnages de la crèche presque vivants sur leur tapis de mousse. Et enfin, quand tout le monde est debout, déballer ces cadeaux qu’on a pris tant de soin à emballer, déchirer le papier pour voir plus vite ce qui est caché dessous. C’est mon seul moment de vrai bonheur de l’année. Même si le cadeau n’est pas celui qu’on attendait, même si celui qu’on a offert ne plaît pas autant qu’on l’espérait, on est toujours ravi.
Une fois les vacances passées, j'ai eu un choix très difficile à prendre. Passer le concours de l' IUFM, qui me permettrait peut-être d'enseigner aux petits, ou poursuivre à la faculté dans le but d'enseigner le français à l'étranger. Peut-être est-ce à cause de l'hiver, mais mon choix s'est tourné vers la seconde option. Je n'avais dès lors plus qu'un seul but : réaliser mon rêve. Je finissais mon année de licence entourée des même personnes qui m’insupportaient toujours autant. J’arrivais à m’éclipser le plus possible. J’essayais de ne pas trop les voir en dehors des cours, évitais les repas entre amis. J’acceptais juste un cinéma de temps en temps, mais rien qui ne m’engage à trop les écouter ou à trop leur parler. Refuser d’assister à un repas chez l’un d’eux le jeudi soir ne m’empêchait nullement de sortir le samedi suivant. Ces soirées étaient celles que je préférais. Avec une amie du collège, nous partions papoter pendant deux ou trois heures ou plus dans un des bars de la ville. On sirotait un Bailey’s, parlant des emmerdes de la semaine ou du programme de celle à venir. Elle connaissait mes camarades de classe et adorait toutes les anecdotes sur l’un et l’autre. Il ne me restait que six mois à passer avec eux, et la finalité du parcours me donnait le courage de persévérer. Ne pas aller à l’ IUFM me permettrait de ne plus en voir une bonne partie, et faire une autre licence, dans une classe de quatorze ou quinze élèves, renouvellerait mon entourage. Ainsi mon choix était fait.
Mes deux licences en poche, me voilà partie pour Helsinki. Je devais y rester un mois. Ce n’était qu’un début, mais j’en attendais beaucoup. Je n’avais aucune place encore dans l’enseignement, et j’espérais vivement que ma présence sur place m’aiderait à convaincre les directeurs de collèges ou lycées. Mon but était l’école française de la capitale. Elle me permettrait de communiquer en français avec plus de monde, d’avoir des élèves intéressés par ma culture. J’étais sûre que c’était pour moi la meilleure solution. Un mois est long, mais aussi très court… Je n’ai d’abord fait aucune démarche vers les établissements scolaires, préférant apprendre la langue, visiter ce pays que je voulais faire mien. J’ai ainsi vu de somptueux lacs bordés de forêts, des rennes traversant les routes, mais aussi des moustiques qui, comme leurs collègues français, ne se gênent absolument pas pour nous faire de jolies et énormes piqûres ! Après quinze jours de vadrouille, je demeurai à Helsinki. Ma démarche auprès du lycée français ayant été infructueuse, je parti vers d’autres établissements. On me proposa une place dans un collège de Turku, dès le second trimestre. Je n’en croyais pas mes oreilles. J’allais travailler en Finlande ! Mon finnois s’améliorait un peu plus chaque jour, mais mon accent du sud-ouest ne me quittais pas. J’imagine que pour les finlandais, ce devait être assez curieux, mais puisqu’on me comprenait, peu importait. Je rentrais de ce mois de vacances totalement transformée. Tous mes gestes étaient en prévision de ma vie future. Mes parents étaient légèrement boudeurs, mais cela n’altérait aucunement mon enthousiasme. Mon père avait toujours imaginé sa petite fille chérie auprès de lui jusqu’à sa mort. Et même si je parlais de la Finlande depuis quelques années, jamais il ne m’aurait crue capable d’y vivre, et seule de surcroît ! Il m’a toujours appuyée, mais dès qu’on parlait de petit-ami ou de départ, il répondait “ Non tu vas rester encore un peu hein ? T’as le temps d’avoir un copain, pourquoi tu veux me quitter ? ” Il ne m’a jamais reproché ce désir de partir, mais pour lui, le Béarn est le plus beau pays du monde, alors pourquoi aller voir ailleurs ? Je lui faisais remarquer que mon frère restait à la maison, et je m’entendais dire, comme en refrain, “ Mais oui, mais ce n’est pas pareil. Tu ne peux pas comprendre ! ” Pendant ces quelques derniers mois chez mes parents, je ne suis quasiment pas partie. Plus le grand départ approchait, plus je restais près d’eux. Ma mère était beaucoup moins étouffante que mon père. Je pense qu’elle était simplement contente pour moi, même si elle avait peur. C’est elle qui m’a le plus aidé à rassembler mes affaires. Je n’emportais pas grand chose, juste ce qu’il fallait le temps de m’installer. L’appartement que j’avais loué était meublé, et par conséquent, je n’avais rien de très lourd à emmener. Je laissais mon piano, mes amis, ma famille… pour aller vers de nouveaux amis... et une nouvelle famille peut-être ? Je n’avais pas les moyens de me payer un piano, même d’occasion. Cela me désolait d'abandonner ma passion, mais il fallait que je parte. Les adieux furent pénibles. J’avais l’impression que jamais je ne pourrai revenir, que je partais ad vitam aeternam. Larmes et bonnes paroles furent de circonstances.
Les sept heures de vol me laissèrent le temps de réfléchir à ce qui m’attendait. Je ne doutais pas que la décision que j’avais prise était la bonne, mais j’appréhendais tout de même mon début de nouvelle vie. Les personnes que j’avais rencontré lors de mon précédent séjour m’avaient fait promettre de venir les voir si je m’installais en Finlande. Je faisais donc mentalement la liste des gens chez qui je pourrais trouver refuge. Parmi eux se trouvait Mika. Il était typiquement finlandais. Un peu rustre au premier abord, mais tellement gentil. Il était un peu plus vieux que moi, et avait un charme fou. Il était restaurateur à Turku et je lui avais montré ce qu’étaient les crêpes françaises. Il ne connaissait de notre cuisine que les croissants, le pain et les huîtres. Je lui avais prouvé qu’il y avait un tas d’autres choses, toutes aussi excellentes les unes que les autres. Il était célibataire, mais plusieurs jeunes filles passaient dans sa maison au volets rouges. Aujourd’hui il n’y en a plus qu’une, moi. Lors de ma première visite, nous avions eu tous les deux une discussion animée au sujet de la musique. Il défendait les modernes, alors que je prenais le parti des classiques. Nous nous étions accordés sur le fait que leur cohabitation est la meilleure des positions. Depuis, il avait fait installer un piano dans son salon. Il ne savait jouer que de celui de sa cuisine, et l’autre était réservé aux gourmets. Il est le premier que je suis allée voir. J'avais totalement confiance en lui. Son air solide me rassurait, et ce fut le seul qui réussit à vaincre ma timidité. Ma carapace ne fondait pas plus que la neige gelée des trottoirs et il lui fallu beaucoup de temps et d'acharnement pour la faire fondre. Son entêtement était au moins aussi grand que le mien, mais il m'a vaincu. J'avais fini par prendre cela comme un jeu, par esprit de contradiction. Je ne voyais pas ce qu'il pouvait faire avec moi, pourquoi je lui plaisais. Je ne me trouvais rien d'extraordinaire, et je pensais qu'il était magnifique. Alors pourquoi vivre avec moi ? Ses ex petites-amies étaient de vraies beautés du Nord, blondes aux yeux bleus, de vraies sirènes avec des jambes interminables. Les gens qui les avaient connues se croyaient obligé de me donner la liste de leurs qualités : elles étaient belles, gentilles, et encore, si ce n'était que ça ! J'aurais pu avoir droit aux récits des exploits sexuels de mon homme idéal si je ne les arrêtais pas dans leur élan ! Quand je dis mon homme idéal, c'est que pour moi il l'était vraiment, autant physiquement que de caractère. Il ne chipotait pas pour des histoires de kilos à prendre ou à perdre, se fichait d'avoir une chemise bleue ou verte, et laissait ses cheveux en paix. Son côté naturel m'avait totalement chavirée, et je partais à la dérive. Je ne vivais heureusement pas chez lui, mais il m'avait proposé, pour économiser quelques euros, de profiter de son restaurant. Un repas de plus ou de moins, ce n'est pas ça qui allait faire une grande différence. J'allais donc régulièrement goûter ses karjalanpiirakka et ses kalakukko, et en échange je lui apprenais quelques recettes françaises. Un jour, le menu fut un délicieux pot-au-feu de renne. Il n'avait pas de veau, alors il a fait avec les moyens du bord. Les légumes étaient en conserve, et les épices n'étaient pas tout a fait ceux de la recette, mais c'était plutôt réussi, pour une première. De le voir tous les soirs ou presque, mes sentiments pour lui ne faisaient que grandir, et plus je le ressentais, plus je m'enfermais sur moi-même. J'en venais à refuser ses repas pour ne plus le voir, persuadée qu'il ne s'intéressait absolument pas à moi, que je me faisais des idées. Je ne voulais pas être déçue. Mes amours avaient toujours étaient très tendues et je n'avais eu aucune réelle histoire. Personne n'avait encore réussi a me mettre en confiance. Je m'étais toujours sentie mal à l'aise et complexée, pensant que la personne en face méritait mieux. Mon amie de Toulouse m'avait sermonné, m'assurant que le jour où ce serait « le bon », il arriverait à me faire m'accepter. Je n'en croyais bien sûr pas un mot, et pourtant... Mon Mika avait fait des miracles.
Il en était de même au collège. Les autres professeurs m'avaient acceptée comme l'une des leurs, et ils avaient tous été for sympathiques avec moi. Pour les en remercier, j'avais organisé un repas français. Tout le collège y était convié, et mes élèves avaient confectionné des répliques de monuments célèbres tels que la Tour Eiffel, ou encore l'Arc de Triomphe. L'ardeur qu'ils prenaient à faire ces petits objets me laissait pensive... Savaient-ils l'émotion qu'ils me procuraient en faisant cela ? Ils avaient l'air tellement enthousiastes ! J'étais alors certaine que jamais je n'aurais trouvé un tel bonheur à enseigner dans un établissement français. Je ne regrettais pas mon choix ni mon voyage. J’avais trouvé ici une nouvelle et fabuleuse vie.
Ces tarots ne sont pas de moua mais de Coricaly, dont vous pouvez admirer d'autres dessins sur www.glenatmanga.com et si vous voulez lui parler, laissez un commentaire !!
on père était né, et où moi-même j'avais grandi et étudié, constituait tout mon univers. Mon voyage à Paris était pour tous une véritable expédition. De l'école primaire à ma licence de Lettres, j'étais rentrée chaque soir dans cette maison en pierre, typique de ma région. Elle appartenait à ma famille depuis quatre générations et était imprégnée de cette odeur si particulière des maisons de montagne, boisée et confinée. Ainsi je ne connaissais la capitale qu’à travers la télévision, les romans, le cinéma, et l’idée que je me faisais d’elle était certainement surréaliste. La Dame de fer me tendait les bras, fraîchement construite. J’avais une ombrelle et de beaux gants blancs, les hommes des favoris et des chapeaux melons, alors que je me promenais dans un parc aux arbres immenses. Au détour d’une allée je rencontrai Cocteau, Milhaud et son boeuf sur le toit…après tout, n’y avait-il pas des moulins sur les toits de Paris ? Je croisai un peu plus loin des manteaux noirs, dont l’étoile jaune amenait un drôle d’air, presque comme un soleil dans un fond d’orage ; celle là n’était pas en métal doré, comme celle que reçoivent les héros. Qui étaient ces gens ? Les femmes ont le droit de vote, le 2ième sexe prend le pouvoir. Les hommes nous remercieraient-ils, nous, les femmes, de ce que nous avons amené aux années passées ? La minijupe revient à la mode, la contraception a fait sa révolution, l’avortement est voté au Parlement…merci Paris !Je venais voir Astérix. J'avais fait sa connaissance par le biais d'internet sans penser le rencontrer un jour. Il avait insisté, pendant plusieurs semaines, pour que je monte à Paris, et j'avais finalement accepté. La version officielle de mon voyage était les visites des musées du Louvre et des Arts du livre. Inutile d'inquiéter mes parents, ils n'auraient pas compris mon désir de rencontrer quelqu'un dont je ne savais quasiment rien. Ils se seraient de suite imaginé le pire : leur petite fille allait se faire égorger, violer, ou si elle avait de la chance, simplement voler. Je n'avais pas vu la photo de mon correspondant, ni lui la mienne. Pour nous deviner, nous devions avoir un objet symbolique, quelque chose qui ne laisserait aucun doute sur notre identité.
Il voulait d’abord me rencontrer dans un parc, mais j’avais préféré le Castel, un bar situé dans le quartier St Germain. J’avais beau avoir lu et relu, tant et si bien que je les connaissais par coeur ou presque, mes quatre guides de Paris, le métro restait un mystère pour moi. Alors plutôt que mal commencer ce séjour, je décidai de prendre un taxi. Certes, cela serait plus cher,
mais au moins, j’étais sûre d’arriver à l’heure. J’avisai ceux qui faisaient le pied de grue devant la gare et m’approchai du premier. Il était bavard et avait l’air fort sympathique. Une journée entière avec lui, et je connaissais les potins du Tout-Paris : de la concierge de son immeuble, qui avait trois enfants de trois pères différents, à son patron qui partait convoler dans les Antilles avec sa nouvelle femme, de treize ans sa cadette. Mon chauffeur ne cessait de parler, et je ne faisais rien pour l’en dissuader. C’était un homme plutôt grand, aux yeux noisettes, pétillants de vivacité. Avec ses cheveux grisonnants qui lui conféraient un charme fou, on lui aurait donné le Bon Dieu sans confession. Dans ce flot de paroles qui venait à moi, je n’entendis rien sur lui. Il ne me posa aucune question, j'en fus presque déçue. Il me déposa devant mon hôtel. C'était en fait une ancienne demeure bourgeoise restaurée, dans un quartier plutôt calme. La plupart des clients étaient de jeunes étudiants qui logeaient là en attendant de trouver un appartement. Il me restait environs trois heures avant mon fameux rendez-vous. Ma chambre était petite, mais agréable, ornée de rideaux rouges aux reflets cuivrés. Elle donnait sur une cour intérieure, comme dans ces quartiers italiens, où l’on peut voir des cordes tendues d’un immeuble à l’autre, portant le linge fraîchement lavé, étendu au soleil de midi pour sécher. Les mères, qui appellent leurs enfants jouant en bas; ce couple, qui se dispute parce qu’elle a trop dépensé pour cette magnifique robe du soir; la veuve, de l’autre côté, qui passe des heures devant la photo de son défunt époux : elle ne reçoit presque aucune visite, que sa voisine du dessus, une mère célibataire qui lui fait ses courses chaque lundi. J’imagine mon chauffeur, au milieu de tous ces gens, partageant sa bonne humeur avec les passants. Il groupe les enfants autour de lui, leur raconte des histoires de cow-boys et de preux chevaliers, tout en leur construisant un château de fortune avec les boites de conserve vides. La vue s’étendait à perte. Je ne savais pas encore ce que j’allais mettre. J'avais pris de mon armoire tout ce que ma valise pouvait contenir comme pantalons, jupes, pulls, débardeurs en tout genre, et même tenues de soirées...on ne sait jamais. J'étais prête à toute éventualité. J’optai enfin pour une jupe écossaise dans les tons beiges, avec un gilet noir. Le temps était beau, froid, comme je l’aime en hiver. La neige avait pointé son nez quelques jours auparavant, et l’air sentait bon Noël.
Il me restait encore près d’une heure à attendre. J’avais agrafé une fleur à ma boutonnière, mis mon béret noir sur la tête, et je sortai. Mon hôtel était un véritable piège à touriste, cerné de magasins en tout genre : décoration, vêtements, livres…tout y était. Je ne me souviens pas si c’est le froid qui me poussait dans ces boutiques mais il me semble qu’un aimant m’attirait vers chacune d’elles. J’admirai les bottes, ces talons aiguilles vertigineux avec lesquels je ne saurai jamais marcher, ces bougies parfumées qu'on n'allume jamais tellement elles sont belles, et je bénissais mon chauffeur de taxi de m’avoir indiqué le Castel lors de notre virée. Je m’y rendais avec mon achat entre les mains, un livre retraçant les plus belles histoires d’amour, de Roméo et Juliette, en passant par Cendrillon et autres princesses. Etait-ce un signe ? Il me suffisait d’attendre, j’en étais certaine. Je m’installai à une table discrète. Quelques personnes étaient là, qui avaient bravé le froid. Une grand-mère et sa petite fille, goûtant chacune des spécialités de la maison. L’une racontant et l’autre, les yeux écarquillés d’émerveillement, rêvant de sa grand-mère quand elle était jeune, dansant dans les bras d'un beau prince. Que dirait mon chauffeur de ces gens ? Un homme seul est assis au bar, en costume, la cravate desserrée. A t-il fini sa journée ? Peut-être vient-il ici tous les jours, en rentrant de son travail ? Il n’a pas l’air très heureux...le froid rend les gens maussades. Que doivent-ils penser de moi ? «Jeune femme perdue ».
Je regardais le va-et-vient de la rue quand il est entré. Beau brun, plutôt grand. Il s’est assis à côté du costume-cravate et a passé commande. J’étais trop loin pour entendre ce qu’il disait mais certainement pas pour regarder. Je le fixais depuis quelques secondes - ou était-ce quelques minutes? - sans m’en rendre compte. J’étais subjuguée par son charme. Je n’avais jamais été douée pour ce qui était de la discrétion, et encore une fois…il avait des yeux magiques, tellement verts et profonds. Je me suis retrouvée face à lui. Il était venu s’asseoir à ma table, sans rien dire, comme pour ne pas rompre le charme. J’étais sur un nuage dont je ne voulais pas descendre... Il tenait une galerie d’art où il exposait ses propres tableaux, et ceux d’artistes inconnus. Est-ce que je peins ? Non, je ne suis absolument pas douée, peut-être que si je prenais des cours, cela irait mieux. Voudrait-il m'en donner ? Il avait vingt-huit ans et avait toujours vécu à Paris. « Je pourrais être votre guide si vous le souhaitez ». Est-ce que je le veux ? Mais bien sûr que je le veux ! Je le suivrais au bout du monde s’il le voulait !
Il m’a demandé ce que je faisais là, toute seule, avec pour compagnie un…Astérix en peluche ! Oh mon Dieu, je l’avais oublié celui-là ! Mais pourquoi l’avais-je laissé sur la table, cette satanée peluche ?! Je sentais le rouge m’envahir, et j’aurais donné n'importe quoi pour disparaître ! Enfin, disparaître... pour cela, il fallait le quitter, et je ne le voulais en aucun cas ! J'aurais tout donné pour remonter le temps, oh, pas longtemps, juste quelques minutes. J'aurais dû deviner qu'il viendrait, et j'aurais dû cacher ma peluche ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé ? Cette peluche, c'était mon signe de reconnaissance. Astérix devait voir Astérix, et par conséquent, venir me voir. Mais Astérix n'était pas là, et il n'était plus question de le rencontrer. Plus question de chercher ailleurs. C'était mon beau brun et personne d'autre ! J'en étais sûre. Et si lui ne le savait pas ? Il faudra que je le lui dise... que je lui dise qu'il me plaît, qu'il est celui que j'attendais, mon unique. J'avais tout gâché. Beau-brun-aux-yeux-verts était toujours assis, il n'avait pas bougé. Le calme avant le désastre ? Adieu beau prince, belle harmonie ! Il allait partir, c’était sûr, et tout cela par ma faute !C’est alors qu’il éclata de rire, oui je vous assure, il en pleurait ! Sa voix grave perçait à travers ses larmes, mais ça ne changeait rien : j’étais toujours aussi rouge et honteuse. Qu’allait-il penser de moi ? Que j’étais seule au point d'avoir besoin d'une peluche pour me tenir compagnie ? Et s'il n'était là que pour vendre un de ses tableaux ? J'étais une belle proie, provinciale naïve, prête à tout pour ses beaux yeux. Il l'avait forcément remarqué. Le seul réflexe que j’ai pu avoir a été de fourrer l'objet de ma honte dans mon sac. Je l'ai mis tout au fond, au cas où il déciderait de remonter sur la table. Je le voyais déjà plié en deux, me faisant face et se moquant de moi ou alors les mains sur les hanches, jambes écartées, pou
Oui, je pense que je vais rester un moment à Paris. Il me reste tant de choses à découvrir ! Je n’ai pas pris de billet de retour, personne ne m’attends là-bas, alors qu’ici, j’y ai peut-être ma vie à faire. Il faudra que tu viennes voir mes Pyrénées. Certains jours, elles semblent si proches qu’on croirait les toucher rien qu’en tendant le bras. C’est signe de pluie. Il n’y a pas de montagne à Paris…est-ce que cela veut dire qu’il y fait toujours beau ?
r me sermonner : « Tu te rends compte de ce que tu fais ? Ce n’est pas lui que tu attends, ce n’est pas lui ! » Et si ça l’était ? Il n’était pas la personne que je devais rencontrer, mais n’était-il pas l’homme de ma vie ? C’est ce dont j’étais sûre à cet instant précis. Je ne sais comment cela s’est fait, mais il m’a parlé de ses tableaux, de Paris, de lui, et m’a posé des questions. Lesquelles ? Je ne m’en souviens pas. Je ne me rappelle que de ses beaux yeux qui me regardaient tandis qu’on parlait. Ils n’étaient d'ailleurs pas si vert que je le pensais, mais tout pailletés d’or, comme le jeu des rayons de soleil sur l’eau. Il battait des cils toutes les trois secondes, ça fait combien par heure ? Cette question resta dans un coin de mon esprit, perdue quelque part entre le bonheur et la peur, celle qu’il parte une fois finie son histoire. Tandis qu'on discutait, un homme est entré dans le bar. Il m'a semblé qu'il était blond, la trentaine, peut-être moins. Il paraissait chercher quelqu'un. Je n'y ai pas prêté plus longuement attention, mon beau brun me posait une question : « Êtes-vous libre ce soir ? »
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