on père était né, et où moi-même j'avais grandi et étudié, constituait tout mon univers. Mon voyage à Paris était pour tous une véritable expédition. De l'école primaire à ma licence de Lettres, j'étais rentrée chaque soir dans cette maison en pierre, typique de ma région. Elle appartenait à ma famille depuis quatre générations et était imprégnée de cette odeur si particulière des maisons de montagne, boisée et confinée. Ainsi je ne connaissais la capitale qu’à travers la télévision, les romans, le cinéma, et l’idée que je me faisais d’elle était certainement surréaliste. La Dame de fer me tendait les bras, fraîchement construite. J’avais une ombrelle et de beaux gants blancs, les hommes des favoris et des chapeaux melons, alors que je me promenais dans un parc aux arbres immenses. Au détour d’une allée je rencontrai Cocteau, Milhaud et son boeuf sur le toit…après tout, n’y avait-il pas des moulins sur les toits de Paris ? Je croisai un peu plus loin des manteaux noirs, dont l’étoile jaune amenait un drôle d’air, presque comme un soleil dans un fond d’orage ; celle là n’était pas en métal doré, comme celle que reçoivent les héros. Qui étaient ces gens ? Les femmes ont le droit de vote, le 2ième sexe prend le pouvoir. Les hommes nous remercieraient-ils, nous, les femmes, de ce que nous avons amené aux années passées ? La minijupe revient à la mode, la contraception a fait sa révolution, l’avortement est voté au Parlement…merci Paris !Je venais voir Astérix. J'avais fait sa connaissance par le biais d'internet sans penser le rencontrer un jour. Il avait insisté, pendant plusieurs semaines, pour que je monte à Paris, et j'avais finalement accepté. La version officielle de mon voyage était les visites des musées du Louvre et des Arts du livre. Inutile d'inquiéter mes parents, ils n'auraient pas compris mon désir de rencontrer quelqu'un dont je ne savais quasiment rien. Ils se seraient de suite imaginé le pire : leur petite fille allait se faire égorger, violer, ou si elle avait de la chance, simplement voler. Je n'avais pas vu la photo de mon correspondant, ni lui la mienne. Pour nous deviner, nous devions avoir un objet symbolique, quelque chose qui ne laisserait aucun doute sur notre identité.
Il voulait d’abord me rencontrer dans un parc, mais j’avais préféré le Castel, un bar situé dans le quartier St Germain. J’avais beau avoir lu et relu, tant et si bien que je les connaissais par coeur ou presque, mes quatre guides de Paris, le métro restait un mystère pour moi. Alors plutôt que mal commencer ce séjour, je décidai de prendre un taxi. Certes, cela serait plus cher,
mais au moins, j’étais sûre d’arriver à l’heure. J’avisai ceux qui faisaient le pied de grue devant la gare et m’approchai du premier. Il était bavard et avait l’air fort sympathique. Une journée entière avec lui, et je connaissais les potins du Tout-Paris : de la concierge de son immeuble, qui avait trois enfants de trois pères différents, à son patron qui partait convoler dans les Antilles avec sa nouvelle femme, de treize ans sa cadette. Mon chauffeur ne cessait de parler, et je ne faisais rien pour l’en dissuader. C’était un homme plutôt grand, aux yeux noisettes, pétillants de vivacité. Avec ses cheveux grisonnants qui lui conféraient un charme fou, on lui aurait donné le Bon Dieu sans confession. Dans ce flot de paroles qui venait à moi, je n’entendis rien sur lui. Il ne me posa aucune question, j'en fus presque déçue. Il me déposa devant mon hôtel. C'était en fait une ancienne demeure bourgeoise restaurée, dans un quartier plutôt calme. La plupart des clients étaient de jeunes étudiants qui logeaient là en attendant de trouver un appartement. Il me restait environs trois heures avant mon fameux rendez-vous. Ma chambre était petite, mais agréable, ornée de rideaux rouges aux reflets cuivrés. Elle donnait sur une cour intérieure, comme dans ces quartiers italiens, où l’on peut voir des cordes tendues d’un immeuble à l’autre, portant le linge fraîchement lavé, étendu au soleil de midi pour sécher. Les mères, qui appellent leurs enfants jouant en bas; ce couple, qui se dispute parce qu’elle a trop dépensé pour cette magnifique robe du soir; la veuve, de l’autre côté, qui passe des heures devant la photo de son défunt époux : elle ne reçoit presque aucune visite, que sa voisine du dessus, une mère célibataire qui lui fait ses courses chaque lundi. J’imagine mon chauffeur, au milieu de tous ces gens, partageant sa bonne humeur avec les passants. Il groupe les enfants autour de lui, leur raconte des histoires de cow-boys et de preux chevaliers, tout en leur construisant un château de fortune avec les boites de conserve vides. La vue s’étendait à perte. Je ne savais pas encore ce que j’allais mettre. J'avais pris de mon armoire tout ce que ma valise pouvait contenir comme pantalons, jupes, pulls, débardeurs en tout genre, et même tenues de soirées...on ne sait jamais. J'étais prête à toute éventualité. J’optai enfin pour une jupe écossaise dans les tons beiges, avec un gilet noir. Le temps était beau, froid, comme je l’aime en hiver. La neige avait pointé son nez quelques jours auparavant, et l’air sentait bon Noël.
Il me restait encore près d’une heure à attendre. J’avais agrafé une fleur à ma boutonnière, mis mon béret noir sur la tête, et je sortai. Mon hôtel était un véritable piège à touriste, cerné de magasins en tout genre : décoration, vêtements, livres…tout y était. Je ne me souviens pas si c’est le froid qui me poussait dans ces boutiques mais il me semble qu’un aimant m’attirait vers chacune d’elles. J’admirai les bottes, ces talons aiguilles vertigineux avec lesquels je ne saurai jamais marcher, ces bougies parfumées qu'on n'allume jamais tellement elles sont belles, et je bénissais mon chauffeur de taxi de m’avoir indiqué le Castel lors de notre virée. Je m’y rendais avec mon achat entre les mains, un livre retraçant les plus belles histoires d’amour, de Roméo et Juliette, en passant par Cendrillon et autres princesses. Etait-ce un signe ? Il me suffisait d’attendre, j’en étais certaine. Je m’installai à une table discrète. Quelques personnes étaient là, qui avaient bravé le froid. Une grand-mère et sa petite fille, goûtant chacune des spécialités de la maison. L’une racontant et l’autre, les yeux écarquillés d’émerveillement, rêvant de sa grand-mère quand elle était jeune, dansant dans les bras d'un beau prince. Que dirait mon chauffeur de ces gens ? Un homme seul est assis au bar, en costume, la cravate desserrée. A t-il fini sa journée ? Peut-être vient-il ici tous les jours, en rentrant de son travail ? Il n’a pas l’air très heureux...le froid rend les gens maussades. Que doivent-ils penser de moi ? «Jeune femme perdue ».
Je regardais le va-et-vient de la rue quand il est entré. Beau brun, plutôt grand. Il s’est assis à côté du costume-cravate et a passé commande. J’étais trop loin pour entendre ce qu’il disait mais certainement pas pour regarder. Je le fixais depuis quelques secondes - ou était-ce quelques minutes? - sans m’en rendre compte. J’étais subjuguée par son charme. Je n’avais jamais été douée pour ce qui était de la discrétion, et encore une fois…il avait des yeux magiques, tellement verts et profonds. Je me suis retrouvée face à lui. Il était venu s’asseoir à ma table, sans rien dire, comme pour ne pas rompre le charme. J’étais sur un nuage dont je ne voulais pas descendre... Il tenait une galerie d’art où il exposait ses propres tableaux, et ceux d’artistes inconnus. Est-ce que je peins ? Non, je ne suis absolument pas douée, peut-être que si je prenais des cours, cela irait mieux. Voudrait-il m'en donner ? Il avait vingt-huit ans et avait toujours vécu à Paris. « Je pourrais être votre guide si vous le souhaitez ». Est-ce que je le veux ? Mais bien sûr que je le veux ! Je le suivrais au bout du monde s’il le voulait !
Il m’a demandé ce que je faisais là, toute seule, avec pour compagnie un…Astérix en peluche ! Oh mon Dieu, je l’avais oublié celui-là ! Mais pourquoi l’avais-je laissé sur la table, cette satanée peluche ?! Je sentais le rouge m’envahir, et j’aurais donné n'importe quoi pour disparaître ! Enfin, disparaître... pour cela, il fallait le quitter, et je ne le voulais en aucun cas ! J'aurais tout donné pour remonter le temps, oh, pas longtemps, juste quelques minutes. J'aurais dû deviner qu'il viendrait, et j'aurais dû cacher ma peluche ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé ? Cette peluche, c'était mon signe de reconnaissance. Astérix devait voir Astérix, et par conséquent, venir me voir. Mais Astérix n'était pas là, et il n'était plus question de le rencontrer. Plus question de chercher ailleurs. C'était mon beau brun et personne d'autre ! J'en étais sûre. Et si lui ne le savait pas ? Il faudra que je le lui dise... que je lui dise qu'il me plaît, qu'il est celui que j'attendais, mon unique. J'avais tout gâché. Beau-brun-aux-yeux-verts était toujours assis, il n'avait pas bougé. Le calme avant le désastre ? Adieu beau prince, belle harmonie ! Il allait partir, c’était sûr, et tout cela par ma faute !C’est alors qu’il éclata de rire, oui je vous assure, il en pleurait ! Sa voix grave perçait à travers ses larmes, mais ça ne changeait rien : j’étais toujours aussi rouge et honteuse. Qu’allait-il penser de moi ? Que j’étais seule au point d'avoir besoin d'une peluche pour me tenir compagnie ? Et s'il n'était là que pour vendre un de ses tableaux ? J'étais une belle proie, provinciale naïve, prête à tout pour ses beaux yeux. Il l'avait forcément remarqué. Le seul réflexe que j’ai pu avoir a été de fourrer l'objet de ma honte dans mon sac. Je l'ai mis tout au fond, au cas où il déciderait de remonter sur la table. Je le voyais déjà plié en deux, me faisant face et se moquant de moi ou alors les mains sur les hanches, jambes écartées, pou
Oui, je pense que je vais rester un moment à Paris. Il me reste tant de choses à découvrir ! Je n’ai pas pris de billet de retour, personne ne m’attends là-bas, alors qu’ici, j’y ai peut-être ma vie à faire. Il faudra que tu viennes voir mes Pyrénées. Certains jours, elles semblent si proches qu’on croirait les toucher rien qu’en tendant le bras. C’est signe de pluie. Il n’y a pas de montagne à Paris…est-ce que cela veut dire qu’il y fait toujours beau ?
r me sermonner : « Tu te rends compte de ce que tu fais ? Ce n’est pas lui que tu attends, ce n’est pas lui ! » Et si ça l’était ? Il n’était pas la personne que je devais rencontrer, mais n’était-il pas l’homme de ma vie ? C’est ce dont j’étais sûre à cet instant précis. Je ne sais comment cela s’est fait, mais il m’a parlé de ses tableaux, de Paris, de lui, et m’a posé des questions. Lesquelles ? Je ne m’en souviens pas. Je ne me rappelle que de ses beaux yeux qui me regardaient tandis qu’on parlait. Ils n’étaient d'ailleurs pas si vert que je le pensais, mais tout pailletés d’or, comme le jeu des rayons de soleil sur l’eau. Il battait des cils toutes les trois secondes, ça fait combien par heure ? Cette question resta dans un coin de mon esprit, perdue quelque part entre le bonheur et la peur, celle qu’il parte une fois finie son histoire. Tandis qu'on discutait, un homme est entré dans le bar. Il m'a semblé qu'il était blond, la trentaine, peut-être moins. Il paraissait chercher quelqu'un. Je n'y ai pas prêté plus longuement attention, mon beau brun me posait une question : « Êtes-vous libre ce soir ? »
| Novembre 2009 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | ||||||||||
| 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | ||||
| 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | ||||
| 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | ||||
| 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | ||||
| 30 | ||||||||||
|
||||||||||